lundi 23 mars 2009

La poule aux œufs d’or

A maintenant 60 ans je n’ai toujours pas de Rolex. D’ailleurs je n’ai pas de montre. Et je roule en Twingo. En somme je présente toutes les apparences d’un type qui a raté sa vie. Et pour ajouter au tableau je suis libraire. Un métier périmé ! Hors du temps. Enfin, pas tout à fait. Pas encore. Pas comme disquaire.

Les petits marquis du disque ont cherché à nous persuader que c’est le piratage, le téléchargement illégal qui a tué « l’industrie du disque ». Sornettes.

Quelques remarques liminaires : aujourd’hui il y a encore des compositeurs de musique, aujourd’hui il y a encore des mélomanes. Comme avant la crise du disque. Ce qui a changé c’est que les marchands qui organisaient la rencontre entre le compositeur et le mélomane ne sont plus les mêmes. Seconde remarque liminaire : la copie est inscrite depuis l’origine dans les gênes de l’industrie du disque. Sony éditeur de disques était aussi fabricant de cassettes vierges. Et de matériels pour les lire. La numérisation a rendu la copie plus facile.

Et maintenant comment elle est morte la poule aux œufs d’or ?

En 1968 commencent d’essaimer les hypermarchés. L’ouverture de la fnac Montparnasse en 1974 inaugure la politique d’expansion de cette enseigne de distribution vouée notamment à la vente de disques et de livres. La « grande distribution » est née, permettant la vente de masse.

Au moment où les éditeurs de livres vont faire le pari que leur métier sera mieux sauvegardé s’il s’appuie sur un réseau dense et diversifié de librairies et autres points de vente du livre, au moment donc où ils font naître la loi Lang d’une part, et où ils conçoivent, d’autre part, des conditions commerciales « au point de vente » interdisant tout avantage discriminatoire au profit de la « grande distribution » spécialisée ou non, les maisons de disque, alors les Barclay, Polygram, Emi…vont faire le pari opposé qu’en éliminant un réseau de disquaires suranné (pas plus que ne l’était le réseau le libraires) et en consentant aux hypers et à la fnac des conditions très préférentielles de vente qui leur permettaient d’éradiquer les disquaires, et donc de rationaliser la distribution du disque, leurs profits seraient maximisés.
Pari gagnant.
La distribution s’est rationalisée, les disquaires ont disparu, la logistique s’en est trouvé améliorée. Dans le même temps si le prix des livres restait sage celui des disques n’arrêtait pas de grimper. Les résultats nets des CBS, Sony, Emi, Universal…sont devenus faramineux. 25% de résultat net c’était la norme quand les disquaires crevaient.
Temps 1 : la crise du disque a démarré le jour où les maisons de disques ont décidé d’éliminer les disquaires pour ne plus vendre les disques que dans la « distribution moderne »
Temps 2 : elle s’est poursuivie avec la politique de prix erratique, aberrante, imbécile menée par les maisons de disques.Tel jour un disque valait 25 euros. Six mois après et pour une période de temps limitée le même disque était proposé par les fournisseurs à 6,99. Et au bout de quinze jours il revenait à 25. Les consommateurs ne sont pas des gogos. Ils n’aiment pas qu’on les prenne pour des cons. La défiance s’est installée, le marché a commencé à donner des signes de faiblesse.
Temps 3 : les prix imbéciles ont provoqué une vague de copie, c’est dans les gênes du disque, que la numérisation a rendu possible à grande échelle. On l’a appelée piratage. L’absence de vision de maisons de disques tout occupées à sauvegarder leurs seuls résultats nets les a conduites à n’imaginer pour seule réponse que la grotesque politique des DRM. Pas d’offre commerciale sérieuse à des prix acceptables par les amateurs de musique, pas de relais dans des magasins qui n’existaient plus puisque les disquaires étaient morts et que les rayons des hypers se réduisaient comme peu de chagrin, à mesure que la rentabilité diminuait. Pas de relais internet des magasins subsistant, à qui les fournisseurs mettaient des bâtons dans les roues, quand ils ne leur faisaient pas des procès.

Les erreurs sont toujours initiales. Le moment important c’est celui où les maisons de disques ont pris la décision de favoriser la grande distribution au détriment des disquaires. C’est avec cette décision que commence la crise du disque.

Temps 1bis ?: aujourd’hui le marché de la vente des livres sur Internet, qui se résume à de la VPC de livres-papier et à l’expédition de colis postaux paquets/ficelle ne s’élève encore qu’à 7% du marché total du livre. Mais il est détenu à plus de 80% par Amazon et fnac.com
Cette concentration des ventes entre Amazon et fnac, comme autrefois dans le disque entre hypermarchés et fnac, est dangereuse. Elle ne se serait pas opérée si les éditeurs n’avaient laissé le Cercle de la librairie garder bien cadenassé, comme Harpagon ses louis d’or dans sa cassette, ce bien précieux qu’est la base bibliographique Electre.
Les éditeurs ont interdit qu’Electre, que leur budget publicitaire finance, soit la base de référence gratuite des Français. L’une des deux principales raisons de l’absence des libraires sur l’internet réside dans cette, mauvaise, décision. La base bibliographique de référence est aujourd’hui celle d’Amazon. Et les positions d’Amazon dans les paquets/ficelle sont aussi des positions prises pour la vente de fichiers numériques. Alors, certes, la vente de fichiers numériques, pour encore, ne pèse rien. Et la ménagère de plus de 50 ans n’est pas à la veille d’abandonner le livre papier.
Mais le monde bouge vite. Il n’a fallu qu’un quart de siècle pour que l’industrie du disque s’effondre. Il serait probablement judicieux désormais pour les éditeurs d’alimenter les libraires qui souhaitent être présents sur Internet en données permettant un affichage satisfaisant de leurs livres. Il est dépassé le temps où les directions générales pouvaient considérer comme « stratégique » de conserver dans un coffre-fort la première et la quatrième de couverture des livres édités.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire